Fiche 4 — La participation et la mobilisation des personnes
« L'évolution majeure des politiques publiques s'est fondée sur le "modèle de la participation sociale" qui revendique de faire de tout individu, y compris celui qui a un désavantage, un acteur de sa propre vie comme du corps social. » — Séverine Demoustier, Johan Priou (2013)
Prendre en compte l'environnement social et ses ressources
Les processus sociaux clés
| Processus | Définition |
|---|---|
| Socialisation | Intégration des normes et valeurs de la famille puis de la société ; se construit par les interactions sociales (famille, amis, collègues, groupes de loisirs) |
| Intégration | Fait de faire partie intégrante d'un groupe social. Deux types : intégration culturelle (acculturation/assimilation) et intégration économique (travail) |
| Acculturation | Phénomènes résultant des contacts entre deux cultures différentes, entraînant la modification d'un ou des types culturels (GRESLE, 1994) |
| Assimilation | Processus par lequel une personne incorpore les normes et valeurs de son pays d'accueil, supposant l'annulation de sa culture d'origine sous injonction sociale forte |
Références : Emile Durkheim, Dominique Schnapper, Robert Castel (sociologues).
Concept d'habitus (Pierre Bourdieu) : l'environnement dans lequel a évolué la personne peut avoir un impact fort sur sa capacité à intégrer des dispositions sociales favorables au vivre ensemble.
Mission de l'éducateur : mobiliser les ressources de l'environnement pour construire un projet d'accompagnement en lien avec les réalités de la personne, sa singularité et au plus proche de son appartenance culturelle — en déconstruisant ses propres représentations.
Favoriser l'expression de la personne
Démarche éducative progressive
- Recueillir les évaluations et diagnostics médicaux existants ou orienter vers les professionnels compétents
- Définir les objectifs co-construits avec la personne
- Identifier la ligne de base (compétences actuelles)
- Décomposer l'objectif final en étapes atteignables (façonnage)
- Apporter des guidances (aides) et les retirer progressivement
- Estompage : la personne fait finalement seule
Le Projet Personnalisé d'Accompagnement (PPA)
- Rédigé dans les 6 mois suivant l'accueil ; renouvelé chaque année.
- Co-construction : la personne ou son représentant signe le document.
- Présentation à tous les partenaires en présence de la personne.
- Composition ordinaire du PPA :
- Diagnostic social (situation, potentialités, difficultés)
- Modalités personnalisées d'accompagnement (horaires, lieux…)
- Recueil des attentes et besoins de la personne/famille
- Diagnostics et objectifs des partenaires (médecin, psychologue, orthophoniste…)
- Définition des objectifs, moyens et évaluation
Le PPA est un avenant au contrat de séjour/DIPEC. La loi 2002-2 garantit le consentement éclairé de la personne (article L.311-3 du CASF).
Favoriser la communication
- Supports augmentatifs (ex. PECS) pour les personnes avec déficit de langage
- Ateliers d'habilités sociales pour apprendre les normes et codes sociaux
- Mise à disposition d'outils et temps pour que les personnes initient leurs propres actions
Soutenir la personne dans l'accès à ses droits
Fondements légaux
- Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 : tout être humain possède des droits inaliénables et sacrés sans distinction de race, religion ni croyance.
- Loi n° 98-657 du 29 juillet 1998 (lutte contre les exclusions) : consacre l'accès aux droits — pas de droits spécifiques, mais des libertés fondamentales et des droits humains indivisibles, les mêmes pour tous.
- Intersectionnalité (Sirma Bilge, 2009) : cumul de facteurs discriminants (genre, handicap, ethnie, religion, orientation sexuelle…) qui limite l'accès aux droits.
Freins à l'accès aux droits (Défenseur des droits, 2017)
- Dématérialisation des services publics et exclusion numérique
- Difficultés à résoudre un conflit (pièces répétées, absence de réponse, dossier perdu…)
Rôle de l'éducateur
- Informer la personne sur ses droits
- Accompagner dans les démarches administratives
- Favoriser le recours aux aides sociales
La loi n° 2002-2 du 2 janvier 2002
Elle replace « l'usager » au cœur de son projet. Elle prévoit :
| Document / Dispositif | Contenu |
|---|---|
| Charte des droits et libertés | Principes éthiques et déontologiques |
| Contrat de séjour / DIPEC | Formalise l'accueil et la prise en charge |
| Livret d'accueil | Charte + règlement de fonctionnement + DIPEC |
| Personnes qualifiées | Liste pour faire valoir les droits des usagers |
| CVS (Conseil de Vie Sociale) | Participation des usagers au fonctionnement |
| Règlement de fonctionnement | Droits de la personne + règles de vie collective |
| Projet d'établissement ou de service | Objectifs, organisation, évaluation — durée max. 5 ans |
Favoriser et soutenir les dynamiques collectives
Les 5 types de groupes
| Type | Caractéristiques |
|---|---|
| La foule | Grand nombre, sans structuration, motivation individuelle |
| La bande | Petit nombre, mêmes codes sociaux partagés |
| Le groupement | Intérêt et valeurs communs, relations superficielles |
| Le groupe primaire | Relations riches, actions et croyances communes, liens de solidarité |
| Le groupe secondaire | Relations fonctionnelles, organisation structurée, rencontres planifiées |
Kurt Lewin — La dynamique de groupe (années 1940)
- Les individus d'un groupe n'adoptent pas le même comportement qu'en individuel.
- Le groupe possède sa propre dynamique, en ajustement constant face à des variables coercitives (nouveau membre, modification des valeurs, leaders en présence…).
- Expérience 1947 (habitudes alimentaires) : réunions en groupes restreints avec engagement des participants > conférence unilatérale. L'engagement provoque un « effet de gel ».
Solomon Asch — Conformisme (1950)
- Expérience de vision : face aux réponses du groupe (complices donnant de fausses réponses), l'individu conforme sa réponse à celle du groupe, allant jusqu'à croire avoir une mauvaise vision.
Conditions d'un groupe socio-éducatif viable
- Les membres ont un désir de participer à la vie collective
- Une relation d'échange s'établit entre les membres
- Le groupe se définit un but commun
- Le groupe trouve une cohésion
Dans les institutions, les personnes n'ont pas fait le choix de vivre en communauté — l'éducateur doit faciliter ces conditions.
Fonctions éducatives du groupe
- Lieu de socialisation : apprentissage des tâches et gestion des frustrations
- Miroir : chacun rejoue dans le groupe les phénomènes relationnels vécus antérieurement (hostilité, rivalité, dépendance…)
- Lieu d'expression : conditions d'écoute et d'empathie mutuelles, expression entendue
- Porteur de normes : aide à la construction de règles collectives et soutien aux désirs de changement individuels
Variabilité de la dynamique de groupe
La dynamique varie selon :
- Le lieu (espaces agréables ou étroits, chambre individuelle, jardin…)
- Le nombre d'individus et la durée de cohabitation
- La stabilité des personnes (psychologique et affective)
L'arrivée d'un nouveau membre remet en question les places de chacun et rejoue la dynamique. Un groupe sous tension impose des mesures plus restrictives ; un groupe calme permet plus de souplesse dans le fonctionnement éducatif.
L'éducateur doit veiller aux besoins individuels pour garantir la stabilité collective. Prévoir des espaces et des temps d'isolement et de parole reste essentiel.
Pour aller plus loin
- Acculturation versus assimilation : enjeu éthique central : l'assimilation suppose l'annulation de la culture d'origine sous injonction sociale forte. L'éducateur doit être vigilant à ne pas, même involontairement, imposer les normes culturelles dominantes comme universelles. Gilles Verbunt (La question interculturelle dans le travail social) propose de construire un comportement éthique sur des fondements communs à toutes les cultures plutôt que d'imposer une norme culturelle particulière.
- L'intersectionnalité dans la pratique : une personne peut cumuler plusieurs facteurs discriminants (femme, en situation de handicap, d'origine étrangère, précaire…). L'éducateur doit identifier ces cumuls pour comprendre la profondeur des obstacles à l'accès aux droits et adapter son accompagnement en conséquence. Ce concept, développé par les féministes afro-américaines (Sirma Bilge, 2009), est aujourd'hui intégré dans les formations en travail social.
- Le CVS : entre obligation formelle et démocratie réelle : la loi 2002-2 impose le CVS mais ne garantit pas sa vivacité. Séverine Demoustier et Johan Priou (2013) montrent que dix ans après la loi, la participation des usagers reste souvent symbolique. L'éducateur a un rôle actif à jouer pour que le CVS soit un espace de pouvoir réel, et non une formalité procédurale.
- Effet de gel (Lewin) et changement de comportement : l'engagement dans un groupe produit un effet de cristallisation des nouvelles habitudes qui dépasse la simple information ou injonction. Ce principe est directement applicable en travail éducatif : inviter les personnes accompagnées à s'engager collectivement sur des objectifs (règles de vie, activités du groupe) est plus efficace que de les imposer unilatéralement.
- Sociométrie et psychodrame comme outils d'analyse du groupe : la sociométrie (mesure des processus d'interaction) et le psychodrame (activité théâtrale pour modifier les systèmes d'interactions) sont des outils spécialisés permettant à l'éducateur ou au psychologue d'analyser et de travailler les dynamiques de groupe en profondeur. Leur mobilisation suppose une formation complémentaire.
- Consentement éclairé (art. L. 311-3 CASF) : limite et condition du PPA : le PPA n'est co-construit que si la personne a réellement les capacités de s'exprimer et de choisir. Pour les mineurs, les personnes sous protection juridique ou celles qui ne peuvent s'exprimer seules, l'éducateur doit identifier et mobiliser le représentant légal ou une personne de confiance, en garantissant que la voix de la personne reste au centre.
Références : Loi n° 2002-2 du 2 janvier 2002 et CASF art. L. 311-3, L. 311-6 (Légifrance) ; Loi n° 98-657 du 29 juillet 1998 (Légifrance) ; Bilge S., « Théorisations féministes de l'intersectionnalité », Diogène, 2009 ; Demoustier S. & Priou J., « Les lois de 2002 et la participation des usagers dix ans après », 2013 ; Verbunt G., La question interculturelle dans le travail social, La Découverte ; Défenseur des droits, enquête « Le risque du non recours », mars 2017 (defenseursdesdroits.fr) ; Lewin K., travaux sur la dynamique de groupe, années 1940.