Fiche 1 — Histoire du travail social et de l'éducation spécialisée
L'approche sociohistorique du travail social
L'empreinte de la solidarité
- La solidarité et l'entraide remontent à l'Antiquité : chaque civilisation organise une aide aux plus démunis.
- En France, le travail social est historiquement une affaire de charité chrétienne (religieux recueillant les personnes vulnérabilisées).
- La Révolution française marque la naissance du travail social moderne avec la création de l'Assistance publique en 1794 (bureaux d'assistance, comités de mendicité, soins à domicile). L'État prend en charge enfants abandonnés, orphelins, pupilles de la nation.
- En 1900 (IIIe République) : la « solidarité » est mise en avant comme doctrine. Naissance des premiers centres sociaux et des premières écoles en travail social.
L'évolution du secteur
- Le champ du travail social évolue constamment pour s'adapter aux transformations de la question sociale (guerres, chômage, crises économiques, évolutions démographiques).
- Selon Pierre Bourdieu (sociologue), « le champ est un microcosme social relativement autonome » — chaque champ tend vers un fonctionnement et des normes qui lui sont propres.
- Années 1960-1970 : professions « originelles » — assistante sociale (AS), éducateur spécialisé (ES), CESF, moniteur éducateur (ME), AMP, travailleur familial.
- À l'origine les éducateurs étaient appelés « surveillants » (époque de l'« éducation surveillée »).
- Par la suite : arrivée de nouvelles professions (médiateur, AVS…), sectorisation sur le modèle marchand, organisation très stratifiée.
La professionnalisation
- Loi de décentralisation (1982) : transfert des compétences de l'État vers les collectivités territoriales.
- Le travail social doit se professionnaliser face aux accusations d'amateurisme → culture de l'écrit pour formaliser, évaluer, rendre des comptes.
- Depuis 2008 : mot d'ordre = mutualisation des moyens (rapprochements, fusions d'établissements pour réduire les coûts).
L'éthique et les valeurs du travail social
| Terme | Définition (Guillaume Durant, théologien et professeur émérite) |
|---|---|
| Éthique | Ensemble de conceptions morales permettant de situer ses actions par rapport à des normes, limites, droits et devoirs construits par les institutions |
| Valeurs | Vision idéale des comportements à adopter au quotidien ; varient selon les croyances, la culture, les origines |
| Déontologie | Règles propres à l'exercice d'une profession |
- Les premières écoles en travail social ont inculqué des valeurs morales : don de soi, charité, altruisme, empathie.
- Le terme « vocation » reste fort dans les représentations collectives du secteur.
- ONES (créée en 2007) → charte d'éthique professionnelle pour les ES en 2013.
- L'ANESM (rattachée à la HAS depuis avril 2018) et la FORAP ont élaboré un guide de recommandations de bonnes pratiques promouvant la bientraitance.
Les fondements de l'action éducative
La considération de l'enfant
- Jusqu'au XVIIe siècle : l'enfant est vu comme un « adulte miniature » (vision de Platon).
- Jean-Jacques Rousseau (Emile, ou de L'éducation, 1762) : l'enfant a un développement propre, une pensée liée à chaque période de vie et une bonté naturelle.
- Philippe Ariès (historien) : auteur de référence sur l'évolution du regard sur l'enfance (L'enfant et la vie familiale sous l'ancien régime).
L'éducation nouvelle
L'éducation nouvelle repose sur le principe de participation active des apprenants.
| Pédagogue | Date | Principe clé |
|---|---|---|
| Johann Heinrich Pestalozzi | — | Application des principes de Rousseau |
| Célestin Freinet | 1899 | Expression libre, expérimentation, coopération dans le groupe |
| Maria Montessori | 1907 | Matériel adapté, autonomie, respect du rythme de chacun |
| Roger Cousinet | 1920 | Travail libre par groupe, l'adulte est un collaborateur |
| Alexander Sutherland Neill | 1921 | Absence de contrainte, liberté, conseils collectifs |
Ces courants donnent naissance à l'action éducative actuelle fondée sur : autonomie, valorisation, progression, personne actrice de ses projets.
L'action éducative de nos jours
- Définie par un ensemble d'influences exercées par les professionnels (volontaires ou non).
- Gilles Raymond (2005) : la présence même de l'éducateur fait office d'action éducative — « là où il est tellement difficile de distinguer ce que l'éducateur fait de ce qu'il est ».
- Le savoir-faire et le savoir-être sont tous deux déterminants.
Le métier d'éducateur spécialisé
Historique de la profession
| Année | Étape |
|---|---|
| 1791 | Loi pénale : minorité pénale à 16 ans, notion de peine éducative |
| 1894 | Remplacement de « gardien » par « surveillant » |
| 1912 | Création du tribunal pour enfants et adolescents |
| 1927 | Maisons d'éducation surveillée remplacent les colonies pénitentiaires ; « surveillants » remplacés par des « moniteurs » |
| 1935 | Décrets sur la protection de l'enfance ; apparition du terme « moniteur-éducateur » |
| 1940 | IPES (institutions publiques d'éducation surveillée) |
| 1942 | Ouverture des premières écoles d'éducateurs (1er concours en 1951, 1re formation en 1952) |
| 1945 | Ordonnance du 2 février : évolution du regard, notion d'éducabilité |
| 1958 | Ordonnance du 23 décembre : élargissement à la prévention |
Depuis 1952, la formation est passée de 6 mois (+ 3 mois de stage) à 3 ans dont 14 mois de stage (réforme 2018).
Définition actuelle
- Cadre légal : code du travail, CASF, code de la santé publique, conventions collectives.
- Secteur : social et sanitaire — enfants, adultes, personnes âgées en difficulté sociale (handicap, précarité, SDF, immigration, addictions…).
- Logique d'accueil : d'une réadaptation en institution fermée → vers une logique d'ouverture et d'accueil séquentiel (institution / domicile).
Fonctions (4 grands axes)
- Établir une relation éducative spécialisée
- Accompagner la personne et/ou le groupe (garant des règles, adaptation à la singularité)
- Concevoir, conduire et analyser une action socio-éducative en équipe (interprofessionnalité)
- Veille professionnelle et transmission (politiques sociales, formation des futurs professionnels)
Chaque action doit désormais répondre à des critères précis (objectif, moyens, évaluation, démarche qualité, tarification à l'acte). La marge de manœuvre est plus réduite car la gouvernance est davantage stratifiée.
Pour aller plus loin
- Tension entre logique gestionnaire et éthique professionnelle : la mutualisation des moyens imposée depuis 2008 peut entrer en conflit avec les valeurs portées par les professionnels. Les regroupements d'établissements modifient les cultures institutionnelles et peuvent déstabiliser les équipes ; l'éducateur doit savoir repositionner son rôle dans ces contextes de fusion.
- La notion de « vocation » comme double tranchant : si le terme structure l'identité professionnelle et alimente l'engagement, il peut aussi justifier des conditions de travail difficiles (sous-rémunération, heures supplémentaires non compensées) au nom du don de soi. La professionnalisation du secteur cherche précisément à sortir de cette logique charitable.
- Articulation entre éthique, valeurs et déontologie : Guillaume Durant distingue trois registres complémentaires mais non superposables. Un éducateur peut agir conformément à ses valeurs personnelles tout en contrevenant à la déontologie professionnelle (ex. secret partagé). Le référentiel de compétences du DEES intègre cette articulation dans le domaine de compétences DC4.
- Pierre Bourdieu et le champ du travail social : la notion de champ éclaire les conflits de légitimité entre professions du secteur (ES, AS, ME, psychologues…) et les tensions avec les financeurs publics. Elle aide aussi à comprendre pourquoi les réformes pédagogiques sont souvent vécues comme des remises en cause identitaires.
- Pédagogies actives et neurosciences : les courants de l'éducation nouvelle (Freinet, Montessori, Cousinet, Neill) trouvent aujourd'hui un écho dans les neurosciences cognitives (apprentissage par l'erreur, motivation intrinsèque, plasticité cérébrale). Cette articulation renforce la légitimité scientifique des pratiques éducatives actuelles.
- Ordonnance du 2 février 1945 et notion d'éducabilité : ce texte fondateur marque un tournant philosophique majeur — le mineur délinquant n'est plus seulement un être à punir mais un être éducable. Ce principe continue de structurer toute la philosophie du travail éducatif, bien au-delà du champ de la justice des mineurs.
Références : CASF (code de l'action sociale et des familles, Légifrance) ; Bourdieu P., Le sens pratique, Minuit, 1980 ; Ariès P., L'enfant et la vie familiale sous l'ancien régime, Seuil ; ONES, Charte d'éthique professionnelle des éducateurs spécialisés, 2013 ; ANESM/HAS, recommandations de bonnes pratiques (service-public.fr, has-sante.fr) ; Ordonnance n° 45-174 du 2 février 1945 (Légifrance).